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Ce blog est un espace d’expression du Syndicat National des Personnels de la Formation Privée .

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Sécurité, Sérénité Zen, et Précarité!

 

En ces périodes de souhaits bienveillants et de bonnes résolutions, une salariée du champ de l’éducation et de la formation privée nous livre une réflexion utile sur ‘ comment se sentir en sécurité, être cool, vivre zen quand on est dans la précarité’.

Ce texte est dédié à tous les précaires. Celles, ceux, parfois collègues, voire syndicalistes, qui définissent les précaires comme des gens pas très studieux qui ont raté les concours de l’Etat...

On a le droit de souhaiter profiter de son bonheur et bien-être, de se replier à l’intérieur comme dans une bulle et de le protéger de toute atteinte extérieure.

Cependant, il ne faudrait pas en faire un devoir obligatoire pour tous et encore moins se persuader que le mal être des autres n’est dû qu’à leur mauvaise approche des réalités de la vie.

Il se trouve que ces réalités ne sont pas les mêmes pour tout le monde.

Pour des gens comme nous qui n’avons de ressources que dans notre travail, des réalités essentielles en découlent, en dehors de toute bonne ou mauvaise approche philosophique de la vie.

Pour rappel, la réalité du travail change selon qu’on est en emploi fixe, sous la menace continuelle de le perdre, ou sans, à temps complet ou partiel imposé, avec un salaire suffisant pour subvenir aux besoins vitaux ou pas.

De cette réalité dépend, qu’on le veuille ou non, la réalité de la vie quotidienne : la sécurité de l’emploi et une rémunération décente proportionnent la sécurité économique et la tranquillité psychologique de nourrir, habiller, loger et éduquer ses enfants, leur payer des vacances et loisirs, demander un crédit, prévoir un voyage, et par conséquent offrent en plus une dimension « projet » et « confort » mental et physique que la précarité interdit. C’est dire combien la précarisation, ou pas, du travail influe sur la vie personnelle et familiale des citoyens. La précarité, comme la pauvreté, c’est ne jamais être sûr de pouvoir assurer ses responsabilités auprès de sa famille. Car, si l’on perd son logement, on ne remplit plus les conditions pour en retrouver un. Sans toit, on devient sans-abri, exclu.

Cependant, la précarité n’est pas complètement ni synonyme ni assimilable à la pauvreté. On peut avoir un emploi fixe trop peu rémunéré et vivre toute sa vie en essayant de joindre les deux bouts, ce n’est ni mieux ni pire mais un tant soit peu différent.

La précarité maintient constamment les gens dans l’incertitude, l’instabilité, l’immédiat, la peur, le stress, le continuel recommencement qui devient piétinement pour finir en sur place puis marche arrière. D’ailleurs, on en a fait une autre caste : les « précaires ». Être précaire, c’est marcher en équilibre sur un fil comme un funambule, dans la crainte de perdre l’équilibre ou que le fil casse.

La précarité, ce sont des heures à actualiser le CV en fonction des recherches, à adapter les lettres de motivation, à recevoir des refus mais à continuer malgré la perte d’estime de soi et de confiance en soi que cette répétition installe, durablement, y compris chez les proches qui s’éloignent.

C’est être sur le qui-vive, faire ses preuves encore et toujours, sans arrêt et dans la hâte ; c’est s’adapter sur-le-champ à une nouvelle structure, une nouvelle fonction, de nouvelles tâches, de nouvelles règles, de nouveaux publics, de nouveaux collègues, de nouveaux horaires, sans rechigner et pour un salaire de débutant permanent …

La précarité, comme la pauvreté, c’est ne jamais pouvoir avancer et mettre toute son énergie à freiner le recul forcé par le coût de la vie. La précarité, c’est éreintant.

Autant admettre que le bonheur et le bien-être personnels, la sérénité et l’attitude zen sont des luxes inaccessibles à ceux qui luttent jour après jour pour garder la tête hors de l’eau avec l’angoisse constante du lendemain. La précarité, c’est l’insécurité. Pas un sentiment, mais une réalité.

Même s’ils ne sont pas seuls à s’en inquiéter, -heureusement car seule une minorité de précarisés s’exprime, osant encore prétendre à la dignité !-, ils sont préoccupés par certains choix de société qui les concernent directement parce qu’ils portent atteinte à leur droit à une vie décente, au travail, au logement, aux soins, à leurs droits constitutionnels de citoyens. Ils ont le poids d’une certaine conscience des choses parce qu’ils sont aux prises avec ces réalités, tout le temps. Pas par plaisir.

Si, en plus, on leur demande de se taire, de faire bonne figure, de ne pas alourdir les rencontres de leurs soucis et surtout de ne pas les contextualiser c’est-à-dire remettre en contexte sociétal, ce qu’on leur dit, c’est qu’il est plus confortable d’écouter une plainte solitaire, une misère personnelle qui n’expose l’autre qu’à éprouver de la pitié, sans risquer une remise en question du contexte (le même) de son propre confort. En préférant la compassion individuelle à un élargissement politique, on leur dit que, si ce contexte est favorable à certains, ce n’est pas le contexte qui ne va pas, c’est eux : ils ne sont pas assez bons, n’ont pas fait les « bons choix », ont mauvais caractère. Si, dès qu’ils dénoncent des attitudes individualistes et pas solidaires, des pratiques inégalitaires et injustes, on se sent personnellement attaqué, c’est qu’on croit la légitimité de son propre confort en danger. Or, si ce confort est légitime, la précarité et l’insécurité ou la misère n’en sont pas pour autant légitimées.

Il n’est pas question de reprocher à ceux qui en bénéficient, leur réalité plus confortable ni bien sûr la vie qu’ils peuvent mener grâce au fruit de leur travail. Au contraire, c’est ce à quoi aspire tout le monde !

En revanche, vouloir oublier les réalités des autres et préférer penser que ceux qui ne sont ni légers ni insouciants ni « heureux » de vivre, c’est par mauvais caractère ou défaut de personnalité, c’est adopter la posture de l’autruche pour se donner bonne conscience.

En se protégeant ainsi, on oublie de penser que « les précaires », ces nouveaux gueux, se sentent eux-mêmes agressés par l’insignifiance (sans signification ni importance) de leur situation pour les autres, par le désintérêt et l’absence d’empathie dont on les entoure.

D’ailleurs ont-ils le droit de ressentir, de penser et de s’exprimer ?

Non, on leur recommande de respirer profondément, zen, de trouver la joie et la sérénité et la vie belle, de parler posément et « raisonnablement », persuadé que cela les rendra heureux, leur donnera le travail, l’argent et le confort dont ils ont été privés … ou parce qu’on ne veut pas savoir ni comprendre de quoi ils parlent ?

Ne serait-il pas zen de cesser de leur donner des conseils philosophiques culpabilisateurs pour se mettre à résister avec eux contre une précarisation officielle et à visée généralisante qu’ils subissent malgré eux ?

M.B.

04/01/2011

 

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